Lot 83
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BALZAC (Honoré de)

Lettre adressée à Zulma Carraud. Sans lieu, 4 janvier 1831.
Lettre autographe signée “Honoré”; 4 pages in-4.
Une des plus belles lettres de Balzac, à la fois littéraire et sentimentale, où l'écrivain se livre sans fard.
“Jamais, je n'ai trouvé de mots, d' idées pour peindre ce que j' éprouve! pour les livres, oui; mais pour les accidents de ma vie, oh non.
- Comme vous me punissez des torts que me donne ma vie vénale et chargée de travaux, vous prenez sur vous tous les manques apparents d'amitié, et vous m'excusez en tout.
Je ne sais que vous dire, aussi, j' irai vous voir - un regard ami exprime plus que toutes ces phrases, car si une lettre est une âme écrite, un regard est l' âme elle-même.
Des voeux, des espérances pour vous, j'en fais autant que pour moi-même - il y a une certaine pudeur qui empêche d'avouer, même en amitié, tout ce qu'on a dans le coeur d'exaltation et de sentiment [...] - Je chicane et marchande mon existence à coups de plume. Mes nuits, mes jours se consument dans une seule pensée: du pain et de l' honneur. Il y a bien des secrets dans la misère - et il faut un coeur bien profond pour tout y ensevelir en silence - Aussi vous aimaisje trop pour vous-même, et je ne vous en dirai pas davantage. Vous saurez un jour quelle espèce de noblesse il y a eu à moi d'accepter sans trop me regimber, les reproches adressés à ma politique; mais comme vous dites, brisons là-dessus.
Les hommes qui ont une pensée, un but, une destinée, ne doivent compte de leurs moyens qu' à Dieu - Au milieu de mes peines, de mes travaux, j'ai bien souvent pensé à vous, car le malheur, Madame, est intelligent, et tous ceux qui souffrent de l' âme à quelque titre que ce soit, savent compâtir sur eux-mêmes, et se reconnaître, se lier, s'aimer, par cela même qu' ils gémissent - Puissiez-vous être heureuse, et vivre de votre vie voilà mes souhaits.”
En ce début de l'année 1831, Balzac est accaparé par la Société d'abonnement général qu'il avait lancée l'année précédente avec quelques amis. Sorte de club du livre fournissant à ses abonnés de manière périodique une quantité d'ouvrages, c'est une des premières tentatives pour démocratiser le marché du livre.
Il sort également de mois d'intense collaboration au journal la Caricature qu'il avait fondé en 1830. Plongé dans la rédaction d'un nouveau livre, la Peau de chagrin, il devait prendre petit à petit ses distances avec le journal jusqu'à la fin de leur collaboration en mai 1832.
Le voilà donc “livré à tout l'ennui d'une vie d'athlète - disputer dans une sorte d'arène, et à coups d' idées, le pain littéraire. Se tuer à trouver des idées d'articles, perdre son énergie et son activité à de petites choses - Je n'ai pas devant moi, six mois sans inquiétudes, pendant lesquels, je puisse faire une oeuvre afin de me placer en dehors des médiocrités et parvenir là où je sens que je dois être [...].
[...] je vis dans une cellule, je ne sors pas d'un monde idéal hors duquel, il n'y a que souffrance et chagrin pour moi - Jugez quel effet produit sur moi, une voix amie comme la vôtre quand elle parle et quel bonheur j' éprouve à savoir qu' il existe un coeur où je puis rasseoir ma pensée, calme après tant de fatigues. En ce moment je vous donne une des heures les plus tranquilles de ma nuit et je me reporte en idée auprès de vous - pour moi, c'est une scène de bonheur et de paix - une heure de confession pure et fraîche, après laquelle, je serai presque consolé de ma vie. Il m'en faudrait beaucoup ainsi pour écarter les moments de découragement féconds en idées sinistres, et où viennent des fantômes qui montrent du doigt un avenir menaçant.”
Il annonce la sortie prochaine d'un nouveau livre “véritable niaiserie en fait de littérature, mais où j'ai essayé de transporter quelques situations de cette vie cruelle par laquelle les hommes de génie ont passé avant d'arriver à être quelque chose. [...] je vous demanderai votre opinion, et je ferai sans doute ma paix avec les amis qui accusent ma politique.” Cette “niaiserie”, cependant, ne devait pas apparaître sur les étals avant août 1831 sous le titre la Peau de chagrin.
L'amitié qui le lie à Zulma est exigeante. Elle réclame bien plus que ces “deux petites pages maigres” qu'elle venait de lui écrire “en coquette”: “car je vous avouerai qu' il y a pour moi de bien grands charmes dans votre conversation, dans tout ce qui émane de votre pensée et de votre âme, si nativement grandes, et si largement exaltées - il me semble que j'entre dans la sphère qui me plaît, et j'y marche avec une certaine émotion toute gracieuse - je m'y repose avec bonheur - aujourd' hui, plus que jamais je me refugie dans ces lieux élevés où il n'y a plus rien de physique et de rétréci. L' étude, le silence et la pensée sont trois grandes sources de plaisirs et je commence à comprendre les chartreux - il fallait être bien puissant pour aller à la Trappe - Ne croyez pas cependant que je pousse la misanthropie à ce point, avec un ou deux amis et avec le sentiment que j'ai de la femme, on ne s'enferme pas ainsi...”
Il n'y a guère de témoignage plus marqué de l'amitié qui liait Balzac et Zulma Carraud.
Zulma Carraud (1796-1889) avait rencontré Balzac pour la première fois à l'âge de 13 ans au collège de Vendôme, en 1809. Mais ce n'est qu'après son mariage avec un polytechnicien, officier d'artillerie, en 1818, qu'elle noua des relations amicales avec lui. Sa maison servit régulièrement de refuge à l'écrivain fuyant l'agitation de la métropole et plusieurs de ses romans furent ainsi composés sous son toit. De conviction républicaine, elle n'hésita pas à morigéner le légitimiste dans des lettres d'une franchise assez rude. Son jugement littéraire fut également sans fard, notamment lorsqu'il s'agissait des romans de son confident dont elle fut une lectrice attentive.
À la mort de Balzac, elle devait s'adonner elle-même à la littérature, dédiée à la jeunesse.
(Balzac, Correspondance I, Bibliothèque de la Pléiade, n° 31-1.)
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