PROUST, Marcel.

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PROUST, Marcel.

Du côté de chez Swann. Paris, Bernard Grasset, 1914 [1913].
Fort in-12 [191 x 139 mm] de (2) ff., 524 pp., la dernière pour l'achevé d'imprimer non numérotée: maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de caissons de filets dorés, plats ornés d'un jeu de filets dorés formant des cadres, coupes filetées or, doublures de maroquin citron à grain long ornées de cinq cadres de filets dorés, tranches dorées sur témoins, couverture et dos conservés (Randeynes & fils).
Édition originale.
Un des 5 premiers exemplaires sur papier du Japon: le nº 1 offert à Lucien Daudet.
Il est enrichi d'un envoi autographe célèbre, sur un feuillet inséré en tête:
Mon cher petit vous êtes absent de ce livre: vous faites trop partie de mon coeur pour que je puisse jamais vous peindre objectivement, vous ne serez jamais un "personnage", vous êtes la meilleure part de l'auteur. Mais quand je pense que bien des années de ma vie ont été passées " du côté de chez Lucien", de la rue de Bellechasse, de Bourg-la-Reine, les mots "le Temps perdu" prennent pour moi bien des sens différents, bien tristes, bien beaux aussi. Puissions-nous un jour le "retrouver". D'ailleurs pour vous qui avez peint la pagode de Chanteloup et les roses de P âques tout est retrouvé et sera éternellement gardé.
Le Prince des cravates.
Lucien Daudet et Marcel Proust se lièrent d'amitié à partir d'octobre 1895, puis, quelques mois plus tard, devinrent amants. En février 1897, une allusion fielleuse de Jean Lorrain à cette relation poussa
Proust à provoquer le critique en duel.
Au bout d'une année, la passion éteinte laissa place à une amitié parfois un peu distante ou mutuellement intéressée, mais réelle: comptes rendus, conseils, chacun prenait appui sur l'autre, ou l'utilisait. Cette amitié prit parfois un tour désabusé: "Il est curieux de penser que nous nous sommes aimés", lui écrivit Proust en 1901... Les deux amis se fréquentaient toujours et, en 1910, Proust rendit compte de manière élogieuse du Prince des cravates de Lucien Daudet.
Empêtré dans la relecture des épreuves de Swann, l'écrivain lui adressa un mot afin de solliciter son aide. "Au reçu de cette lettre, je suppliai Marcel Proust de m'envoyer des épreuves le plus vite possible", rapportera Lucien Daudet: "Je les reçus le surlendemain et passai toute cette journée et une partie de la nuit suivante à lire Swann. Je revins de là (car j'avais l'impression d'un voyage autant que d'une lecture) ébloui. J'essayai de lui dire tout de suite pourquoi j'étais ébloui" (Autour de soixante lettres de Marcel Proust, p. 65-67). Lucien Daudet lui proposa des modifications et l'interrogea sur des passages qui lui semblaient obscurs.
À la sortie du roman, Daudet fut l'un des premiers à publier un compte-rendu élogieux dans le Figaro du 23 novembre 1913. Marcel Proust lui en fut infiniment reconnaissant: "Vous avez écrit à propos de moi des choses admirables. [...] Je sais ce que vous avez fait pour moi, vous l'avez fait par bonté et par amitié pour le livre; mais malgré cela, sachez que je ne serai pas en repos tant que je ne vous en aurai pas remercié."
En lui offrant le premier des cinq exemplaires sur papier du Japon, il tint parole.
Une si longue séparation.
Lucien Daudet reçut un premier exemplaire du roman sur papier courant, sans doute le 18 novembre 1913, doté d'une dédicace amusante mais assez courte adressée à "Mon rat".
Un mois plus tard, Proust tint à lui offrir le premier des cinq précieux exemplaires sur papier du Japon, à la fois par attachement personnel, mais aussi pour le remercier de sa relecture décisive.
(Les grands papiers sont toujours imprimés après l'édition sur papier ordinaire.) Contrairement à son habitude, Marcel Proust n'a pas inscrit sa dédicace sur le feuillet de garde mais sur un feuillet à part: d'une justification un peu plus grande, il était replié.
À une date ultérieure, sans doute après le décès de Marcel Proust et pour des raisons pécuniaires, Lucien Daudet se sépara de son exemplaire de luxe. Auparavant, il prit soin d'en retirer le précieux feuillet d'envoi qu'il joignit aux lettres que le romancier lui avait adressées et qu'il conservait "dans une boîte en carton dont l'étiquette du Bon Marché portait l'adresse de Mme Alphonse Daudet à Champrosay, fermée par un ruban fané" (Michel Bonduelle).
En août 1946, son médecin étant absent de Paris, Lucien Daudet, alors âgé de 68 ans, fit venir à son chevet un jeune chef de clinique nommé Michel Bonduelle. Les deux hommes férus de littérature se lièrent d'amitié. Ils prirent même tant de plaisir à se voir qu'à la fin de l'été, Daudet offrit au jeune homme la boîte des "lettres de Monsieur Marcel" renfermant le feuillet portant l'envoi - Lucien Daudet devant s'éteindre quelques mois plus tard, le 16 novembre 1946.
En 1991, le docteur Bonduelle les a publiées sous le titre: Mon cher petit, lettres à Lucien Daudet.
À propos de la dédicace, sa vie durant, il chercha en vain le volume qui la contenait: "On aimerait pouvoir le remettre à sa place", notait-il, en manière de message mis dans une bouteille jetée à la mer. Sans doute ignorait-il que ledit exemplaire attendait patiemment son heure dans la bibliothèque de Raoul Simonson qui l'offrit à sa fille Monique, épouse d'Albert Kies.
Exactement cent ans après que Marcel Proust eut offert le précieux volume à Lucien Daudet, il reparut dans une vente aux enchères (Bibliothèque Simonson-Kies, Sotheby's Paris, 18 décembre 2013, nº 607: avec notice très érudite de Pascal de Sadeleer).
Peu après, Pierre Bergé put acquérir le mirifique envoi séparé auprès du fils du docteur Bonduelle et le fit insérer à l'endroit où il figurait à l'origine, renouant ainsi les fils d'une histoire centenaire.
Exemplaire en parfaite condition, le seul conservé dans sa première reliure non retouchée, doté des couvertures et du dos.
Signée "Randeynes & fils", la reliure a été exécutée après 1925 selon Maurice Chalvet. Elle est vraisemblablement antérieure à 1935, date à laquelle Félix Randeynes confia les rênes de son atelier à son fils Henri.
Des quatre autres exemplaires sur Japon, deux étaient conservés brochés (le nº 3, avec envoi au peintre Jean Béraud et le nº 4 offert à Jacques de Lacretelle, spolié durant la Seconde Guerre mondiale, aujourd'hui perdu) et deux sont reliés: le nº 2, celui du dédicataire Gaston Calmette bien qu'il ne porte pas d'envoi, a été relié à l'époque par Georges Mercier avant d'être agrémenté d'un décor doré dans les années 1950 par son nouveau propriétaire Charles Hayoit. Le n° 5, offert par Marcel Proust au directeur des éditions Grasset Louis Brun, a été relié par Huser pour le compte de Roland Saucier, qui fit remplacer la reliure d'origine de Blanchetière usagée. (Voir la description de Benoît Puttemans dans le catalogue Sotheby's Paris, 30 octobre 2017, nº 151 décrivant ce dernier exemplaire.)
Michel Bonduelle, Mon cher Petit, 1991 pp. 146-147: "J'ai dit que la page de garde portant la dédicace était arrachée. C'est détachée ou coupée qu'il fallait dire; et l'histoire en est relatée par M. Chalvet dans un bref article de 1956 [...]. C'est bien un mince feuillet qui porte cette dédicace. On aimerait pouvoir le remettre à sa place."
L'Exemplaire
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